Cocteau et la salle des mariages : l’union du lieu et du talent

La salle des mariages va être restaurée pour les 60 ans de sa création par le poète amoureux de Menton. L’occasion de revenir sur le cheminement de l’artiste et sur la vision de son œuvre.

Il s’agit d’un chantier. Important. Parce qu’il n’est pas vraiment comme les autres. Cette salle des mariages où s’est déroulée la plus belle des unions, celle d’un artiste multidisciplinaire des plus éclectiques, Jean Cocteau, épousant la cause des artisans qui l’ont aidé dans cette tâche si ardue.

Électricien, menuisier, décorateur et tant d’autres mis à l’honneur par Cocteau qui aimait à rappeler : « Tout travail est poétique ». Tous ces corps de métiers, encensés par l’artiste, vont donc devoir remettre le « métier sur l’ouvrage » afin de restaurer la salle des mariages avant le 22 mars, date anniversaire de ses 60 ans.

Un gigantesque chantier puisque les artisans devront faire rimer au mieux les ambitions du poète à l’époque de la création de son œuvre et les obligations modernes de cette restauration. Un « impossible » auquel ils sont tenus, adage devenu devise de Jean Cocteau.

L’aide de Picasso

C’est d’ailleurs en 1955, peu après avoir fait la connaissance du maire Francis Palmero, que le verdict du conseil municipal tombe. Sans appel. L’ancienne salle du tribunal de l’Hôtel de Ville doit être transformée en salle des mariages. Sa décoration est alors confiée au poète.

Les travaux débutent au printemps 56. Un dur labeur qui durera deux ans et dont Cocteau mesure l’ampleur au fur et à mesure. Une prise de conscience consignée quotidiennement dans son journal : « Je suis resté si longtemps penché sur la table que les douleurs de reins m’empêchaient de me remettre debout ». Fort heureusement, il reçoit un renfort inattendu au début de son entreprise : « Dîner chez Picasso. Il m’interroge en détail sur ce que je compte faire à Menton et me donne un gros pinceau qui est une merveille pour l’épaisseur du trait indispensable à cette échelle. »

Cocteau est ainsi placé face à ses interrogations. Francis Palmero, lui, ne doute pas. Pour effacer celles du poète, il a une idée : « Palmero me dit qu’en ne sachant pas ce qu’elle pourrait m’offrir afin d’exprimer sa reconnaissance, la Ville de Menton a décidé de me nommer citoyen d’honneur le 31 mai. Ma joie de jeune homme d’entreprendre le travail… Pourvu que le corps suive ! » Malgré les difficultés de l’entame, les douze premiers mois sont encourageants.

Même si Cocteau est perfectionniste à l’extrême, notamment vis-à-vis de l’artiste Charles Beglia. Sans concession aucune, il mentionne : « Ce qui m’effraye c’est le plafond, mal esquissé par Beglia et que je dois refaire ligne par ligne. Je compte aussi changer la place du chapeau niçois de la jeune fille que le profil du jeune homme m’empêche d’incliner à ma guise… J’ai simplifié et allégé le groupe des trois femmes et corrigé tous les centaures mal dessinés par Beglia. »

En mai 1957, le premier divorce de cette salle des mariages est consommé. « Visite catastrophe à Menton. Platitude. Lignes mortes. Couleur d’ensemble sinistre. Visite de Palmero. Je lui explique la situation et la nécessité de rompre avec Beglia. » Dont acte.

Cocteau retrouve le sourire et le décor se met en place. « Je téléphone à Lorenzi auquel je commande les candélabres en forme de cactus et d’aloès. J’ai décidé avec Lorenzi tentures, tapis, chaises, lampadaires pour la salle des mariages. » L’alliance du lieu et du talent se dévoile enfin au grand jour. Cocteau est à la noce et, après deux ans de vie commune, la lune de miel avec Menton peut enfin se savourer au mois d’août. « Le décor de la mairie se hâte vers la fin. Les lignes s’enroulent presque toutes seules. Le panneau du fond (les deux profils) est pour ainsi dire terminé. » Cependant, avant de quitter le lieu nuptial, Cocteau se lance, avec un brin d’humour, dans une ultime déclaration d’amour pour cette ville qu’il n’oubliera jamais. Qui ne l’oubliera jamais : « Je me suis habitué, pendant mon travail à la mairie, à vivre en public, comme les poissons, les fauves et les singes. Une petite foule, derrière une balustrade, me regarde travailler, aller et venir, monter aux échelles, donner mes ordres. Il y en a qui me photographient. Il se pourrait qu’ils me jetassent du pain… Je me détacherai de Menton avec tristesse, à moins que le musée du Bastion ne se décide. J’ai travaillé à Menton sur le détail des fresques de la mairie. J’ai même tracé le personnage du bureau du maire. » Preuve que Cocteau « reste avec (n)ous », partout, pour le meilleur… et sans le pire !

LE SAVIEZ-VOUS ?

En 1920, le premier anneau triple, créé par Louis Cartier, le fut pour Jean Cocteau. Ce dernier avait lancé une théorie selon laquelle le symbole de la Chevalière et les anneaux de Saturne pouvaient se rapprocher.

Après avoir fait sa connaissance dans un hôpital militaire lors de la Première Guerre mondiale, il commande deux de ces anneaux à Louis Cartier, l’un pour lui, l’autre pour Raymond Radiguet, l’auteur du Diable au corps et amant du poète.

L’œuvre… mur par mur

Mur de gauche

Eurydice meurt, soutenue par deux femmes. Orphée, les yeux clos, laisse tomber sa lyre. Aussitôt les hommes s’animalisent, deviennent Centaures, s’entre-tuent et massacrent des bêtes innocentes (un flamant rose de Camargue, un aigle en plein vol). On peut lire en bas de la fresque : « Orphée en tournant la tête Perdit sa femme et ses chants Les hommes devinrent bêtes Et les animaux méchants. »

Orphée, comme par mimétisme, cesse d’être un homme et même sa peau se mythologise. N’est-il pas le frère du jeune prince de Cnossos ?

Mur de droite

La noce d’un village imaginaire (et un peu maure) se déroule selon le rite : la femme doit suivre son mari. Cette phrase a disparu du Code avec l’émancipation, mais elle reste dans la pièce.

Le jeune ménage s’apprête à partir à cheval. Les jeunes filles apportent des présents, un aveugle une orchidée, tout le monde se réjouit, danse et accourt faire ses adieux. La mère du jeune homme désapprouve cette union, semble-t-il. Une autre fille, délaissée par l’époux, se lamente entre les bras de son frère qui se tourne vers lui avec reproche.

Mur du fond

Deux grands profils, face à face. La fiancée porte le chapeau niçois, le fiancé le bonnet des pêcheurs méditerranéens. La jeune fille regarde avec un peu de crainte le visage mystérieux qui l’emportera vers l’inconnu.

Plafond

Le plafond est allégorique. Or, si la poésie, depuis Rimbaud, n’oblige plus le verbe à se mettre au service de la poésie mais fait naître la pensée du verbe, il en va de même pour la peinture lorsqu’un poète l’exécute. C’est après que les signes signifient et que les figures s’allégorisent. « À force de lever la tête vers elles, je crois voir la poésie instable sur Pégase, la science pauvre jongler avec les mondes, l’amour, tel que la convention le représente, sauf que ses yeux ne portent pas de bandeau. »

Les animations prévues

L’Odyssée bibliothèque municipale

Mercredi 14 février à 15 h

Conférence « Amour et mariage en musique » par Carlo Schreiber L’amour et le mariage, thèmes de prédilection de Jean Cocteau, seront célébrés à travers les œuvres musicales de grands auteurs présentées par Carlo Schreiber.

Jeudi 22 mars à 15 h

Diffusion du documentaire « Les mariés de la Tour Eiffel » réalisé en 1973 par l’Office national de radiodiffusion télévision française. Ballet collectif de Georges Auric, Arthur Honegger, Darius Milhaud, Francis Poulenc et Germaine Tailleferre sur un livret de Jean Cocteau, représenté pour la première fois en 1921 au théâtre des Champs-Élysées à Paris, et mis en scène pour la télévision par Jean-Christophe Averty.

Musée Jean Cocteau collection Séverin Wunderman

Lundi 26 février à 14h30

Atelier pour enfants : « Le style de Menton » Cet atelier propose une découverte du style graphique tout en sinuosités que Jean Cocteau développa alors qu’il travaillait à la décoration de la salle des mariages de Menton. Les enfants dessineront leur autoportrait à la manière du pêcheur ou de la jeune fille qui ornent la fresque du mur principal du chef-d’œuvre.

Mercredi 14 mars à 14h30

Atelier pour enfants : « Le miroir aux Mariannes » Lorsqu’il redécora la salle des mariages de la mairie de Menton, Jean Cocteau dut réaliser une représentation de Marianne. Mais en l’absence de réglementation précise en la matière, il laissa libre cours à son inspiration pour dessiner une Marianne très originale, gravée sur des miroirs qui réfléchissent son image à l’infini. À l’exemple de l’artiste, les enfants graveront eux aussi un miroir à l’effigie du symbole de la République.

Concours photo de l’ÉMAP

Sur le thème « Les amoureux » Exposition en mairie d’avril à septembre 2018. Remise des dossiers jusqu’au 26 mars.

Programme susceptible de modifications : agenda-menton.fr

Cocteau, témoin du premier mariage

« Voilà l’ensemble qui m’aide à rendre moins sévère la rigueur du code Napoléon ». À tel point que Jean Cocteau accepte d’être le témoin du premier mariage célébré dans la salle mentonnaise. Le 27 mars 1958, cinq jours après son inauguration. « … Une énorme foule sur la place. La mariée, une jeune mentonnaise, en robe blanche et le marié, un officier de marine, en uniforme. Après son discours, Palmero m’a donné la parole. J’ai dit que j’aimais les objets d’art usuels. Les objets qui servent mais que la possibilité de servir se prouvait à l’usage, que ma salle des mariages était faite pour servir et que le bonheur du jeune couple serait la seule preuve que ma salle des mariages était une bonne salle des mariages. J’ai terminé par : je mets ma chance entre vos mains. ».

Certains visiteurs prétendent même entendre parfois le premier « oui » résonner encore dans la salle des mariages