Auschwitz. En allemand. Oswiecim en polonais. Mais quelle que soit la langue, la terreur face à ce nom reste la même. Dans ce coin perdu du sud de la Pologne, contrairement à la devise affichée à l’entrée du camp, cynisme absolu des nazis, le travail aboutissait à la mort. Jamais à la liberté.

La liberté, elle, est arrivée il y a 73 ans. Lorsque les alliés ont découvert ces camps de la mort. De l’horreur. Ces silhouettes de chair et d’os. Qu’il ne faut jamais oublier. Devoir de mémoire qui impose des commémorations comme celle du week-end dernier à Menton. Et qui a replongé Annie Schreiber, née Lam, dans le cauchemar vécu par ses parents. C’était la fin des années 30. Malgré la crise, la faim parfois, l’insouciance était encore présente en Pologne. Léon Lam et son épouse Luba coulent des jours heureux avec leur premier fils. Rien ne semblait pouvoir raturer ce bonheur. Jusqu’au jour où Hitler décide d’annexer la Pologne.

Le costume de Léon se pare alors d’une étoile jaune. Des croix gammées partout. Les emblèmes fleurissent en même temps que l’espoir se fane. Se brise. Violences des mots. Des actes. « Le Juif » est séparé des autres communautés par d’immenses murs. Dans le ghetto, les femmes, elles aussi, sont seules.

1943. La machine à exterminer allemande bat son plein. À l’entrée des camps de concentration, on ne prend même plus le temps de tatouer les déportés comme des bêtes. On les envoie directement à l’abattoir. Vers cette cheminée qui recrache littéralement l’existence des proches partis en fumée. « Bien des années plus tard, mon oncle, qui avait invité mes parents pour son mariage, avait offert un énorme bracelet à ma mère. Pour cacher son numéro de déporté. Il ne savait pas qu’elle n’en avait pas », glisse Annie Schreiber, avec un léger sourire.

« Ils ne se sont pas reconnus »

Mais qu’on ne s’y trompe pas. La souffrance est la même. Quotidienne. Sans espérer la moindre clémence, encore moins la moindre compassion, du geôlier. Du bourreau. « Ma mère a pu survivre parce qu’elle parlait plusieurs langues. Elle travaillait à l’usine de munitions et a dérobé du métal pour le transformer en ustensile d’infirmière, son métier de formation. Elle a sauvé des codétenues. Son principal atout ? Étant blonde, elle ne ressemblait pas à une Juive… »

Terrible constat : il fallait cacher sa religion, comme une honte. Sous peine de condamnation à mort. « Mon père, lui aussi, s’en est tiré. Mais lorsqu’ils se sont croisés avec ma mère, ils ne se sont pas reconnus. Mon père pesait 30 kilos, il était au milieu de mourants, prêt à être lancé dans un charnier ». Léon et Luba quittent enfin cet enfer. Mais sans leurs parents. Sans nombre de leurs frères et sœurs. Sans leur fils qui aurait eu 13 ans. Malgré des recherches. Aussi poussées qu’infructueuses.

Une vie brisée. Et pourtant, une existence à construire malgré tout. Malgré cette douleur qui prend aux tripes et que l’on veut oublier. En vain. « Mes parents nous parlaient peu de cette époque. Mais nous partagions notre quotidien avec la souffrance. Mon père se réveillait en hurlant en pleine nuit. Mais ma mère était hyperactive, surtout dans son besoin d’aider les autres. Longtemps, elle n’a également porté que des sous-vêtements noirs. Comme si elle portait le deuil de cette sombre période de l’histoire. »

Devoir de mémoire

Léon, d’ailleurs, ne s’en est jamais vraiment remis. Arrivé en France – « Il disait toujours : je suis heureux de payer des impôts pour ce magnifique pays qui m’a accueilli » – à Belfort, une tuberculose sur les reins l’oblige à se rendre sur des terres plus ensoleillées. Le tailleur de luxe, et sur mesure, doit à nouveau s’exiler. Menton. En 1968. Véritable coup de foudre pour la cité du citron. Qui a adouci un peu la désillusion, car jamais il n’oublierait. Alors, bien conscient du devoir de mémoire qui lui incombait, Léon s’est assis. Au milieu de ses petits-enfants. Serge. Caroline. Leonard. Il y avait moins de peur, de pudeur, avec eux qu’avec ses propres enfants. Les enfants d’Annie, eux, comprenaient mieux que quiconque. C’était leur grand-père. Et ils avaient visité, lors d’un voyage scolaire, ce camp de la mort où leur famille avait été décimée.

Léon avait réussi sa mission. Il pouvait alors rejoindre ses parents, frères et sœurs. Son fils aussi. C’était en 1984. 41 ans après Auschwitz. Luba, quelques mois après seulement, s’en est allée elle aussi. Fauchée par une voiture. Deux jours de coma. Sept opérations. Mais rien n’y a fait. Elle ne pouvait certainement se résoudre à rester seule…
Aujourd’hui, Annie est pourtant en paix. Le destin qui s’est acharné sur sa famille semble apaisé. Comme elle. Avec ses enfants. Ses petits-enfants. Et Léon, Luna et tous les autres les accompagnent. Le devoir de mémoire est préservé !